Hydroponie : histoire d’une élévation

Je suis de celles qui sont nées dans les villes, qui n’ont pas connu la campagne, ou si peu. Je suis née dans la banlieue parisienne, la moche, mais pour réviser mon bac, je partais m’installer d’une façon assez peu confortable sur les bords de Marne. Assise dans l’herbe, dans le monde des eaux troubles, des fougères et des fleurs, mon cerveau trouvait ses repères, ses synapses rejoignant les circuits végétaux, sans doute se concentrait-il mieux, bref, je m’y retrouvais.

Vingt-cinq and plus tard, la même apparente contradiction : je construis mon jardin au 30e étage d’un immeuble. Sous mes pieds, la mégapole de Singapour en mouvement. 6 millions d’âmes qui s’agitent et ne cessent jamais leur travail de fourmi, au sens littéral, puisque l’activité humaine qui caractérise mon quartier depuis 5 ans est la gigantesque construction d’une « Health City », soit un complexe d’hôpitaux et de centres de recherche médicale, qui s’achèvera… en 2030. C’est un mouvement vertical continu, celui des grues qui, telles des robots géants à tête chercheuse, fourragent la terre, déterrant arbres et insectes, suivi d’une autre impulsion similaire, celle de tours vertigineuses de cinquante étages de verre et d’acier s’érigeant du sol comme par magie. Et la nature dans tout ça ? Quelle nature pour cette « ville jardin » puisque c’est ainsi qu’on appelle désormais Singapour ?

Il serait simpliste et stupide d’y voir une dichotomie irréconciliable entre nature et verdure d’une part, métal et high tech de l’autre. Toutes ces matières sont organiques et se répondent, le bruit des chantiers répliquant en écho le chaos original de l’évolution des espèces. La nature s’est de fait élevée : des jardins ont émergé en haut des rooftops, des fermes futuristes se sont construites dans des hagards transparents. Et sur mon balcon baigné de soleil, les plantes se sont mises à pousser, prendre d’assaut et contre toute attente, saisir cette verticalité.

Nous sommes beaucoup d’expatriés, déracinés au sens propre comme au sens figuré, étouffant parfois dans la ville et cherchant à tout prix notre dose quotidienne de chlorophylle, tels des accros-mutants du nouveau monde. Mon expérience a commencé avec l’un des nôtres, un Geo-Trouvetou moderne né au Danemark, qui dans son appartement transformé en laboratoire de nature mécanisée, s’est mis en tête de créer des colonnes hydroponiques, auréolées d’ouvertures dans lesquelles lui et sa  compagne singapourienne (ah le mélange des espèces !) faisaient pousser des herbes. Dans le socle de la machine, une pompe électrique faite maison assurait la distribution d’eau en continu dans la colonne, arrosant ainsi de façon permanente les racines des herbes. Je ne connaissais pas le principe de l’hydroponie, mais j’ai tout de suite embrassé l’esprit du projet, sans doute aussi parce que cet inventeur un peu fou avait fabriqué un ascenseur dans l’escalier de sa maison pour son chien qui venait de se casser la patte, et que sa machine à café vraiment unique –elle ressemblait plutôt à un moteur Harley Davidson-, torréfiait et broyait les grains de café et vous fabriquait un élixir si rustique qu’une simple cuillère aurait réveillé un mort. Bref, nous n’étions pas dans l’atelier d’un bobo surfant sur la dernière vague bio à la mode. Plutôt dans l’antre d’un néogeek green. Pour réaliser la colonne (puisque c’était un prototype) j’ai donc participé à un crowfounding, permettant de démarrer une chaîne de production en Chine. En quelques mois nous étions mille à y souscrire. Aerospring était né.

Noël 2016, je commence avec deux colonnes hydroponiques, avec l’impression confuse de jouer à l’apprenti sorcier. Il faut être un peu mécanicien, ne pas hésiter à trifouiller dans la bête, ajuster des boulons de plastique, réparer ou changer des joints défectueux. Mon homme est ingénieur, ča aide. Les débuts sont donc laborieux (c’est un euphémisme). Ça prend de la place, du temps, de l’énergie. Un jour les pousses sont magnifiques, prometteuses, le lendemain elles meurent sans vous laisser ni mot d’explication ni d’adieu. Commence ça marche ? Aucune idée. C’est le règne de l’axiome et de la méthode scientifique. Emettre et tester l’hypothèse, expérimenter, répliquer l’expérience, la rectifier, et quand ça ne marche pas (c’est souvent) : être imaginatif, savoir s’entourer. Ne pas hésiter à paraître stupide et poser des questions de néophyte à ses amis nés à la campagne qui par la magie de la vie mondiale et interconnectée, peuvent vous poser un diagnostic en deux minutes. Mon pied de salade s’est arraché avec la tempête la nuit dernière. Je jette ou je reprends le pied existant ? Une bouture hydroponique, vraiment ? Pourquoi tu dis que ma citrouille ne peut pas faire pas de fruits ? Ah il faut un mâle et une femelle, c’est dingue ça ! Et comment les reconnaît-on ? Mince il faut polliniser ?  Quoi en plus il faut des abeilles ?  Mais comment veux-tu que je trouve des abeilles au trentième étage ?

Tout reprendre à zéro, mais avec le confort de la connaissance moderne partagée, chercher des tutos sur le net en assumant qu’on n’y connaît franchement rien. Apprendre par exemple, le nez collé sur YouTube, à polliniser sans abeille en s’improvisant Grand Horloger botanique, fécondant la fleur mâle avec la fleur femelle en empruntant le pinceau de peinture de ma fille. Poster sur les groupes Facebook Urban Farmer les photos d’herbes mystérieuses qui ont poussé dans la nuit sans carte d’identité et recevoir dans l’heure une foule de réponses du monde entier. Système D modernisé.

Et de fait, un an plus tard, je n’achète plus de pousses. Je plante mes propres graines, en utilisant les pépins de fruits et de légumes de la semaine, ou des brins d’herbes existantes. Dans ma cuisine, j’élève mes petits. Je teste, j’essaye, je fais d’abord pousser mes bébés dans le vermicule, une sorte de terreau sans terre, facile et économique. Tous ensemble dans des grands racks de cantine en aluminium. La nurserie.  Unique nourriture : l’eau. Quelques volontaires, ceux qui voudront bien partir à l’assaut du monde, émergeront.  La magie commence d’ailleurs là. Des plantes étonnamment vertes surgissent de ce lit de cailloux noir, nourries du seul apport de l’eau. Rien d’autre. Pendant une semaine je les observe. Elles poursuivent leur destin incroyable, seules, sans aucune aide que cette eau de ville recyclée, impure, dont elles tirent pourtant toute leur force vitale. L’étape suivante est la mise en petits pots individuels des petites pousses, hautes de quelques centimètres, dans une sorte de mousse de fibre. Là encore, rien d’autre que de l’eau. Certaines y survivent, d’autres non. Elimination naturelle et tri de l’espèce. Enfin, après une semaine vient le grand jour, je les place dans ma colonne hydroponique. C’est leur grande entrée dans le monde. Extérieur jour. Cette fois elles vont rejoindre les autres espèces pour de vrai, mélanger leurs racines à celles de leurs consœurs. S’engage alors une lutte fratricide dans la colonne. Acidités, racines, nourriture (calcium et potassium, that’s it), tout est combat, certes silencieux. L’eau circulant dans la colonne le masque même sous un joli bruit de fontaine. La terrasse se convertit en Jardin de l’Eden. Senteurs méditerranéennes. Timbre cristallin, régulier de ruisseaux citadins. Même une faune y fait son apparition : chenilles, lézards, escargots font leur incursion dans les feuillages. Un improbable écosystème se constitue doucement. Miracle de la nature en marche.

Les concombres, les citrouilles, les melons, les tomates, les épinards sont mes soldats. Jour après jour je les vois devenir. Ce faisant, ils rejouent la même lutte éternelle de l’instinct. Je découvre avec stupéfaction leurs extrémités s’affermir et se transformer en serres, afin de s’élancer et s’agripper, qui à un fil électrique, qui à un tuyau trainant là par erreur, voire même à un mur pourtant lisse. Le végétal trouve sa voie, trace sa route, il s’élève. Parti à l’assaut de l’immeuble, il grimpe et le dépasserait si je le laissais grandir.  Les racines, grandissantes et envahissantes bloquent le mécanisme de la pompe. Je les libère. Elles s’échappent et frayent leur chemin sur le plancher de ma terrasse et, au fil des jours, telles des serpents elles roulent et coulent sur elles-mêmes, se faufilant entre les pots, les lattes de bois, allant s’abriter dans un recoin d’ombre que je n’aurais soupçonné.  Alors on s’arrête et on observe. On regarde les plantes faire le monde. Vivre, être immergé dans un univers constamment produit par la vie des plantes. Le végétal construit son corps anatomiquement dans un souci d’adaptation au monde physique. Le basilic devient forêt, la menthe s’arrondit en buisson, la ciboulette monte la garde de printemps.  Loi de l’ajustement vital, leurs racines s’enroulent, leurs plants s’agrippent, leurs feuilles et herbes forcissent en arbres. On se rappelle les mots de Bergson dans L’évolution créatrice

« La résistance de la matière brute est l’obstacle qu’il fallut tourner d’abord. La vie semble y avoir réussi à force d’humilité, en se faisant très petite et très insinuante, biaisant avec les forces physiques et chimiques, consentant même à faire avec elles une partie du chemin. »

Cette association inédite avec les éléments du plastique, du verre, du carbone et de l’électricité, ces batailles chimiques de la nouvelle intelligence, j’y assiste sous mes yeux en temps réel. Cette humilité aussi, puisque jamais la plante n’appelle à l’aide, ni ne se rebelle lorsqu’on la coupe. Elle vite et meurt, renaît au monde dans un éternel élan qu’Aristote qualifiait déjà de souffle.

Depuis Darwin nous savons que la condition nécessaire de l’évolution est l’adaptation au milieu, et bien l’hydroponie en fait la preuve : les plantes s’adaptent au monde moderne. Bien mieux que nous.

https://www.aerospringgardens.com

 

 

Corinne ROUSSET est un auteur français. Elle enseigne la théorie de la connaissance à Singapour. Elle a publié les ouvrages suivants :

Roman :
Ils ont changé ma chanson, Editions Stock, et en poche chez J’ai Lu

Récits :
L’enfer vient du ciel ,  Blanche
L’Affaire Kamal,  France Loisirs

Nouvelles :
Bordel Numero 2, Flammarion
Bordel spécial Chine, Stéphane Million Editeur
La première fois, Flammarion

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